
Déclaration politique adoptée par le 1er congrès national de Gauche Unitaire les 4, 5 et 6 février 2011
Face à une crise globale, une nouvelle perspective pour la gauche
De nouveau, l’humanité affronte un moment crucial de son histoire, porteur de tournants brusques, de tensions et d’incertitudes, d’immenses potentialités mais aussi de graves menaces. C’est au devoir de se hisser à la hauteur d’un véritable enjeu de civilisation que le mouvement ouvrier, la gauche, les forces progressistes se trouvent dès lors confrontés.
Sous l’impact de la folle logique de l’accumulation financière et de la course au profit maximal, le capitalisme affronte une crise globale et multiforme. Cette crise est autant financière qu’économique, alimentaire ou écologique.
Depuis 2008, les principaux gouvernements, réunis au sein du G20 et d’institutions comme le Fonds monétaire international ou l’Organisation mondiale du commerce, ont prétendu mettre en place de nouvelles régulations et « moraliser » le capitalisme. Sans le moindre résultat. La concurrence fait rage entre capitalismes américains, européens et asiatiques. Une course effrénée à la compétitivité et la quête de nouvelles parts de marché les opposent à chaque instant. La montée en puissance de la Chine, du Brésil ou de l’Inde dessine de nouvelles hiérarchies entre puissances et zones de la planète.
Les risques de confrontations armées se multiplient simultanément. Après les désastres meurtriers des occupations de l’Irak et de l’Afghanistan, après le conflit entre la Russie et la Géorgie soutenue par les États-Unis à l’été 2008, les tensions se développent en Asie, elles déstabilisent une large partie du continent africain, elles se concrétisent par la menace d’une guerre aux conséquences incalculables contre l’Iran, elles se cristallisent au Proche-Orient autour du déni de justice et la poursuite de l’agression dont le peuple palestinien est victime. Le siècle qui s’ouvre confirme la formule de Jaurès : le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage. La lutte pour la paix est plus que jamais d’actualité.
La spéculation sur les marchés des denrées alimentaires ou des matières premières, les plans d’ajustement structurel mis en place sous l’égide du FMI dans plusieurs pays dominés, la libéralisation des économies concernées, la corruption d’élites pillant sans vergogne les ressources nationales et les bradant aux banques ou aux multinationales n’en aboutissent pas moins à miner les fondements de l’ordre libéral international et remettant en cause l’impérialisme et le néocolonialisme. Victimes du chômage de masse et de la misère, privés de liberté par des pouvoirs dictatoriaux de plus en plus discrédités, les peuples refont irruption sur la scène internationale. Leur révolte secoue tour à tour chaque continent. Dans les conditions très particulières d’un monde arabe devenu la plaque sensible des contradictions de la globalisation, on assiste même à un enchaînement de crises révolutionnaires, à partir des soulèvements tunisien et égyptien. Alors que les équilibres anciens craquent de toutes parts, ces crises appellent en urgence une réponse progressiste aux exigences de justice sociale et de démocratie inextricablement liées.
L’Europe se révèle au cœur de cette tourmente. Alors que les dettes publiques s’étaient vues considérablement alourdies par le renflouement d’établissements bancaires au bord de la faillite en 2008, voilà qu’elles font à présent l’objet d’offensives spéculatives à répétition sur les marchés financiers. Les prétendus plans de sauvetage des premiers pays qui en ont été victimes, la Grèce et l’Irlande, n’ont pourtant fait que profiter de nouveau aux banques, tout en aggravant l’endettement des États concernés et, plus généralement, de ceux de toute l’Union européenne. Payés au prix fort d’une impitoyable austérité par les peuples, et se conjuguant à l’absurdité des politiques monétaristes et libérales que consacre le traité de Lisbonne, ces plans risquent de plonger le continent, et au-delà le monde, dans une spirale récessive aux effets aussi catastrophiques que ceux de la Grande Dépression des années 1930. Clé de voûte de la construction européenne telles que la conçurent les classes dirigeantes et l’oligarchie financière, la zone euro elle-même se voit maintenant menacée d’éclatement.
Confrontés à la monstruosité du fonctionnement d’un capitalisme rapace, autant qu’à l’impuissance des constructions mises en place pour prétendument juguler la crise, les peuples résistent. De Bucarest à Athènes, de Madrid à Dublin, de Londres à Lisbonne, les salariés et la jeunesse se mobilisent massivement contre l’application des plans d’austérité. En France, le refus de la liquidation de la retraite à 60 ans a vu se déclencher un mouvement social sans précédent, par son ampleur et sa dynamique, depuis Mai 68. Si toutes ces épreuves de force ne sont pas encore parvenues à remporter des victoires, elles n’en ont pas moins démontré l’illégitimité des orientations suivies à la tête des États. Elles ont mis à jour le divorce grandissant entre les possédants et les classes populaires, révélé les crises sociales majeures que traverse la plupart des pays, et contribué à une instabilité politique qui compromet la longévité de plusieurs gouvernements.
La situation française confirme cette tendance générale. Durant trois ans, Nicolas Sarkozy a voulu soumettre le pays à une véritable contre-révolution conservatrice, remettant en cause des acquis essentiels du combat ouvrier, détruisant jusqu’aux conquêtes héritées du programme du Conseil national de la Résistance, et même de la Révolution française. S’il a réussi à faire passer la loi Woerth, il est sorti, avec sa majorité, politiquement affaibli de l’affrontement social de l’automne 2010. La légitimité de sa politique est contestée par l’immense majorité du pays, il apparaît aux yeux de celle-ci comme le « président des riches ».
À l’inverse, des millions de salariés, à partir de la défense du droit fondamental à la retraite, ont mis en accusation la dictature des actionnaires et des marchés. Ils ont exprimé leur rejet d’une droite tout entière au service des puissants et des affairistes. Ils ont exprimé l’aspiration à une société régie par le principe du bien commun, et non plus par la compétitivité à outrance et la recherche au profit maximal. Ils ont ainsi repris conscience qu’ils représentaient une force collective, une force de classe dont l’aspiration unitaire a su préserver le front des organisations syndicales et retisser les liens entre secteurs professionnels et générations. Mais il leur a manqué une perspective crédible de changement politique.
Consciente de sa faiblesse mais déterminée à l’emporter en 2012, la droite entend jouer son va-tout. Aussi, au prétexte que la France doit s’aligner sur la rigueur budgétaire qui s’impose à l’ensemble des citoyens européens, le pouvoir sarkozyste entreprend-il de réduire massivement les dépenses publiques, de faire baisser le nombre des fonctionnaires et leurs rémunérations, de démanteler le code du travail. Au-delà, c’est la Sécurité Sociale et l’accès aux soins pour tous qui vont être au centre de ses attaques. Et pour souder le noyau dur de son électorat, il n’hésitera pas à recourir aux surenchères sécuritaires les plus nauséabondes, à la stigmatisation de l’immigration, à la mise au ban des jeunes et des quartiers populaires, à la criminalisation du mouvement social.
Ce régime nous menace d’une régression catastrophique. Sa politique économique n’aura pour effet que d’étouffer la croissance, de faire flamber le chômage, d’étendre la précarité, pour le seul bénéfice d’une poignée de financiers, d’affairistes, de spéculateurs. Sa volonté d’infliger une défaite au monde du travail va aggraver la crise sociale, provoquer de nouvelles divisions et de nouveaux replis au sein de la société française, générer de la violence. Ce qui, dans le contexte d’une crise capitaliste appelée à durer, sur fond de discrédit des élites dirigeantes et faute d’une réponse mobilisatrice à gauche, peut faire le jeu de la démagogie raciste et chauvine de l’extrême droite autour de thématiques renouvelées, comme cela se dessine dans nombre de pays d’Europe.
La gauche se voit donc placée devant le défi capital de porter une perspective à la mesure d’un authentique enjeu de civilisation. Une perspective de nature à offrir un débouché à la colère sociale qui vient de secouer le pays, à mobiliser largement le peuple dans la confrontation avec les puissances d’argent, à faire renaître l’espoir du changement attendu des conditions d’existence du plus grand nombre, à redonner tout son sens à l’action politique. L’heure n’est plus aux demi-mesures, aux logiques des petits pas, aux tergiversations. Elle est à des choix radicaux.
C’est la raison pour laquelle, à gauche, on ne saurait suivre l’exemple des partis sociaux-démocrates au pouvoir en Grèce, en Espagne ou au Portugal. On ne peut se plier, comme dans le passé, aux dogmes libéraux et aux exigences d’une oligarchie financière qui mène le globe au désastre, voire se retrouver contraint au choix du moindre mal derrière la candidature de l’actuel directeur général du FMI, lequel assume la responsabilité écrasante des souffrances infligées aux travailleurs d’Europe et du monde. On ne doit pas davantage confondre l’urgence écologique avec le ralliement à un « capitalisme vert » qui ne remet nullement en question les dérives productivistes. S’engager dans de telles impasses, ce serait prendre le risque de n’être porté par aucun élan populaire. Ce serait se révéler incapable de répondre à l’attente majoritaire que le pays a exprimé en soutenant la mobilisation sur les retraites. Pire, ce serait laisser à la droite la faculté de se reprendre et de, peut-être, l’emporter en 2012. Ce serait, en d’autres termes, faire courir à la gauche tout entière le péril de sa dislocation…
Pour répondre à l’impérieuse nécessité de battre Sarkozy et la droite, sur le fond et dans la durée, il convient au contraire de tourner le dos à un social-libéralisme qui a mené partout à des échecs similaires, d’accepter l’affrontement avec les intérêts dominants, de se tourner vers les classes populaires dans l’objectif de satisfaire prioritairement leurs exigences.
Être de gauche, face aux immenses bouleversements de la période, c’est donner la priorité aux besoins sociaux, en commençant par rétablir la retraite à 60 ans et à taux plein. C’est s’atteler à la redistribution des richesses, par l’augmentation des salaires et la réduction de l’échelle des revenus comme par une politique fiscale qui taxe les profits et les mouvements de capitaux. C’est vouloir reprendre le contrôle de l’économie, grâce à un vaste mouvement de réappropriation publique du système bancaire et des secteurs d’activité correspondant aux besoins vitaux des populations. C’est opposer un autre projet de société dont le service public est un élément moteur. Être de gauche, c’est réduire le temps de travail, interdire les licenciements dans les entreprises qui font des profits, œuvrer à la relocalisation des emplois, conduire une politique industrielle écologique et socialement utile à l’encontre des normes financières destructrices à l’œuvre. C’est combattre pour la régularisation des sans-papiers et une réelle égalité des droits et la laïcité. C’est remettre en cause le productivisme et initier un nouveau modèle de développement, donc mettre en œuvre une planification écologique, afin de faire face aux dévastations du capitalisme. Être de gauche, c’est placer la démocratie, la fin du présidentialisme et la conquête de nouveaux droits pour les salariés au centre de son projet, en initiant une refondation républicaine ouvrant le chemin d’une VI° République. C’est rompre avec le système idéologique et médiatique dominant pour créer les conditions de l’expression du pluralisme de l’information et des idées, d’une création culturelle libérée de la marchandisation. C’est s’affranchir du calamiteux traité de Lisbonne, afin que l’Europe s’édifie enfin par et pour les peuples. Être de gauche, c’est donc ouvrir le chemin d’un nouveau Front populaire, adossé à une mobilisation populaire permanente et gouvernant sans hésitations contre les marchés, les banques et les agences de notation à leur service.
Il appartient au Front de gauche de se faire le défenseur de cette ambition indispensable pour la gauche. Il est aujourd’hui l’outil susceptible d’ouvrir un processus de recomposition en profondeur de la gauche, du fait de la démarche inédite qui est la sienne depuis sa constitution, en 2009, par le Parti communiste français, le Parti de gauche et Gauche unitaire. Faisant converger des traditions longtemps séparées tout en respectant les identités de chacune, il est de sa responsabilité de reformuler une stratégie de transformation fondée sur l’implication populaire sans laquelle aucun changement n’a jamais été possible et de la mettre en débat avec les autres forces de la gauche. D’établir une nouvelle relation avec les forces disponibles du mouvement social, et déterminé à défendre ses propositions jusqu’au cœur des institutions. D’incarner le projet d’une gauche voulant être majoritaire pour aller jusqu’au bout de sa contestation de l’ordre dominant.
Il lui incombe, par conséquent, dans une période cruciale et à l’aube de la séquence électorale de 2012, d’agir en aile marchante de la gauche. Ce qui suppose qu’il se place au premier rang de la bataille vitale pour chasser la droite du pouvoir et créer les conditions d’une majorité et d’un gouvernement prenant des mesures concrètes répondant aux besoins sociaux et démocratiques de la population. Qu’il concrétise cet engagement par un investissement de tous les instants dans les luttes et les résistances, car celles-ci seront décisives non seulement pour bloquer la volonté de destruction sociale des gouvernants, mais pour les battre, par l’action autant que dans les urnes. Qu’il porte son combat au cœur de la gauche, en cherchant à y bouleverser les équilibres en faveur d’une orientation anticapitaliste et antilibérale. Qu’il se tourne sans frilosité vers le peuple de gauche tout entier et engage publiquement le débat avec les autres composantes de la gauche, à partir des éléments clés de son programme. Que, pour prolonger l’élan unitaire de la mobilisation de l’automne 2010, il travaille au rassemblement des forces vives de la gauche et du mouvement ouvrier sur la politique la mieux à même de catalyser un élan majoritaire, des socialistes qui ne veulent pas que leur tradition manque une fois encore un rendez-vous essentiel aux formations de la gauche radicale ou alternative, des écologistes n’entendant pas renoncer à la dynamique anticapitaliste de leur combat aux militants du mouvement social disposés à apporter leur concours à la construction d’une alternative politique. Qu’il signifie, en d’autres termes, que l’heure est venue d’une nouvelle unité populaire, d’un Front populaire du XXI° siècle, qui agira et gouvernera avec pour dessein fondamental d’enclencher la contre-offensive face à une mondialisation marchande et financière qui n’a que trop sévi contre les peuples.
Pour initier un tel bouleversement du paysage à gauche, le Front de gauche se doit de passer à une nouvelle étape de son développement. Non seulement pour les élections mais dans les mobilisations, il lui faut devenir une force de proposition unie. Son crédit et sa capacité de faire avancer ses idées viendront de son enracinement sur le terrain et de son ouverture, à travers des comités locaux notamment. Celles et ceux qui souhaitent s’y impliquer, sans nécessairement adhérer à l’une de ses organisations constitutives, doivent pouvoir le faire, à commencer par ces milliers d’acteurs sociaux qui manifestent leur disponibilité et dont l’expérience est si précieuse. Il est nécessaire que ceux des courants politiques qui partagent sa démarche stratégique et ses objectifs programmatiques le construisent ensemble et le renforcent dans son entreprise de refondation de la gauche.
Dans le prolongement de son travail d’élaboration d’une plate-forme partagée, le Front de gauche voit à présent s’ouvrir devant lui la préparation de la présidentielle et des législatives de 2012. C’est, d’abord, autour de la défense d’une plate-forme reprenant les grands thèmes identifiants d’une gauche digne de ce nom, de la redistribution des richesses au besoin d’un nouvel horizon pour l’Europe, qu’il devra confirmer son unité dans ces deux campagnes liées. C’est, ensuite, par la préservation de la diversité qui a fait sa force aux différentes étapes de son affirmation sur le champ politique français, qu’il trouvera la méthode de désignation de ses représentants dans cette double échéance électorale. Au scrutin présidentiel, il devra avoir une candidature, le choix de cette dernière procédant à la fois de la capacité de celle-ci à porter au mieux la parole commune du Front de gauche et de son aptitude à incarner la démarche collective qui est l’esprit même de cette construction. Aux législatives, la répartition équilibrée des circonscriptions entre composantes du Front de gauche ne pourra découler que de critères semblables, afin d’enrichir la bataille des apports de chacun et de chercher à faire élire, à l’Assemblée nationale, des députés qui en soient représentatifs.
Gauche unitaire veut à présent tout mettre en œuvre au service d’un tel projet. Membre, depuis sa création, du Front de gauche, elle n’a depuis cessé d’agir pour le renforcement et l’enracinement de celui-ci. S’inscrivant dans une visée de réhabilitation d’un socialisme démocratique pour le XXI° siècle, favorable à l’émergence d’une nouvelle force politique, d’un parti qui regrouperait l’ensemble des forces agissant en faveur d’une alternative au capitalisme, elle s’est impliquée dans tous les débats avec ses partenaires. Son action a toujours été guidée par le respect des rythmes de chacun et par le souhait de dégager, à chaque moment, l’expérience partagée qui, seule, peut permettre de progresser sur le long terme. C’est dans ce chemin qu’elle continuera d’avancer. Elle a besoin, pour cela, du concours de toutes celles et de tous ceux qui, ayant pu juger de son action, partagent ses ambitions.
Gauche unitaire est, bien sûr, consciente que, si des pas importants ont pu être faits au cours des deux années écoulées, beaucoup restent encore à franchir. Ce que le Front de gauche a pu semer n’en est pas moins un acquis précieux à l’heure où l’avenir de la gauche s’avère en jeu. Elle a donc pour premier objectif de le préserver et de le faire prospérer. Elle est disponible pour engager unitairement toute initiative politique qui serait de nature à accélérer la refondation de la gauche et à avancer sur la voie de l’émergence de la force politique dont la nécessité s’avère être de plus en plus urgente. C’est l’engagement qu’elle prend à l’occasion de son Premier Congrès national.

