L’Union européenne, dans sa dimension zone euro, adresse à la Grèce un ultimatum de 30 jours : 30 jours pour confirmer de réelles mesures de redressement de son déficit budgétaire !
Certes les difficultés économiques existent, voir l’article de Nicolas Béniès « Spéculation contre la dette grecque ». Mais cet étrange vocabulaire guerrier ressortit d’une campagne de préparation des opinions publiques… Comme avant toute guerre, en effet. Mais guerre de qui ? Contre qui ? Pour quels objectifs ?
Les Grecs, ce sont eux qui il y a bien longtemps nous ont appris qu’il est utile d’insulter l’adversaire pour se stimuler avant le combat ! La leçon a été retenue : on y va gaiement, à leur encontre.
La Grèce, c’est avec réticence qu’elle a été acceptée dans l’Union européenne : bien sûr difficile de d’écarter le « berceau de l’Europe », mais déjà on ne lui faisait guère confiance. Une confiance en peau de chagrin lorsque la Grèce a annoncé qu’elle remplissait les conditions d’accession à l’euro. Et même à propos de ses capacités à organiser les jeux olympiques, les doutes ne manquaient pas…
Mais voilà, à chaque fois, les Grecs, à coups d’efforts et de sacrifices, ont été présents aux rendez-vous.
Mais, à présent, la vérité éclate : la Grèce est le maillon faible d’une zone euro qui subit les attaques spéculatives des implacables marchés financiers.
A lire la presse on apprend que Angela et Nicolas se portent au chevet du malade – c’est dire combien le mal est sérieux ! -, car il est indispensable de faire quelque chose. Mais c’est vraiment à contrecœur, et en faisant grise mine !
A droite, les analystes politiques, qui eux n’ont nul besoin de faire semblant, se lâchent. Ainsi Gaëtan de Capèle dans l’éditorial du Figaro le 12 février : « On peut toujours stigmatiser le jeu macabre des fonds spéculatifs, il reste une vérité incontestable : la gouvernance de la Grèce est indigne du standing de la zone euro. »
Le standing de la zone euro : comme c’est nettement et joliment dit !
D’abord, c’est sûr, la Grèce a truqué ses statistiques pour apparaître répondant aux critères du droit à l’euro. Or chacun sait, et l’histoire en témoigne quotidiennement, le standing de la zone euro interdit à toute autorité politique ou économique de se livrer à la moindre malversation : trafiquer des comptes, manipuler des opérations ou données bancaires, ne pas respecter les critères sacrés, ceux de Maastricht par exemple (sauf crise grave, évidemment !)…
Ensuite la Grèce a laissé filer ses déficits publics, hors du raisonnable, et s’est endettée à tout va… Et l’on nous apprend qu’un Grec moyen dispose d’une poignée de cartes de crédit (entre 5 et 20, selon les cas !). Inutile d’évoquer les subprime, les déficits et endettements monstrueux de nombre d’Etats européens, puisque l’évidence est qu’il faut être grec pour s’abandonner à un tel laxisme.
Notre éditorialiste nous dit ce qu’il faut penser de tout cela : s’il n’y avait que la morale, il faudrait laisser tomber la Grèce, qu’elle sombre lestée de tous ses péchés ! Mais le même d’ajouter : « Pour dire les choses crûment, en sauvant la Grèce, l’Europe se sauve aussi elle-même. » Et d’établir une pédagogique analogie : hier, lorsque la banque Lehman Brothers, « cancre bancaire engraissé aux produits financiers les plus sulfureux », a coulé, elle n’a eu que ce qu’elle méritait (moralement parlant). Sauf, qu’économiquement, il s’en est fallu d’un cheveu que ce naufrage ne fasse sombrer tout le système financier mondial. Et, aujourd’hui, il pourrait en être de même avec la Grèce et l’euro. Donc, aidons-la… à contrecœur !
Une démonstration fort pédagogique, mais à laquelle on ne comprend rien !
Si la Grèce paye le prix de ses seules fautes, pourquoi un risque de contagion ? Plutôt qu’une chaîne, avec son maillon faible, ne s’agit-il pas d’un corps qui souffre d’un mal dont la crise grecque n’est que l’évident et pressant symptôme ?
Plutôt que d’essayer de convaincre les contribuables (allemands en particulier) d’un impératif de solidarité avec ces insupportables Grecs, ne vaudrait-il pas mieux dire la vérité quant aux menaces d’une nouvelle phase de la crise du système capitaliste tout entier ?
Mais dire la vérité, ce serait avouer que cette dramatisation et toutes ces explications quant à la spécificité grecque visent à préparer les opinions publiques –grecque et européennes – à se voir infliger de terribles potions.
Bien sûr qu’on ne laissera pas tomber la Grèce, ce qui serait suicidaire. Mais l’inconnue est de savoir si le peuple grec acceptera de payer la note de la crise : ramener en 2013, comme il est exigé, le déficit public actuel de 12,7% du PIB à 3%, c’est promettre l’impossible et préparer les Grecs à d’effrayants sacrifices, une régression sociale majeure.
Donc ce peuple est à surveiller ! (Ce qui est plus facile que de contrôler, ou moraliser, les insaisissables marchés financiers.)
Car, s’il subit une défaite sociale, ce sera la brèche à travers laquelle on pourra s’engouffrer pour faire accepter à d’autres peuples les mêmes remèdes de cheval.
Il ne faut pas aider la Grèce. Indiquons au passage que la conjonction médiatique crée une douteuse interférence entre l’aide effective qu’il convient d’apporter à Haïti, qui le mérite, et celle qu’on rechigne à apporter à la Grèce, qui ne le mérite pas…- Comme si, de surcroît, on avait affaire à deux types de catastrophes naturelles !
Il faut être solidaire de la lutte du peuple grec contre l’injuste purge qu’on veut lui infliger, pour prix d’une crise provoquée par les cercles dirigeants du capitalisme, en compensation de la gabegie monstrueuse dont ils sont responsables. Ceux-là mêmes dont les représentants aiment tant ce mot de morale !

