Invictus de Clint Eastwood

19187639Droit au but !

La libération de Nelson Mandela, leader du Congrès National Africain (ANC), après vingt sept ans de prison, et son élection en 1995 à la tête de l’Etat Sud Africain, marquent de manière irréversible la fin du régime raciste, le terrible Apartheid. La même année, l’historique victoire des Springboks, équipe de rugby adorée des Blancs et haïe des Noirs, lors de la coupe du monde de rugby, fut un des symboles de La Naissance de cette nation. C’est ce qu’a parfaitement compris Clint Eastwood. Ni hagiographie, ni biographie, Eastwood se concentre sur son sujet : montrer comment Mandela arrivé à la Présidence, profitera de l’occasion que lui offre ce match pour lancer sa politique de réconciliation. Eastwood est ici porté par sa foi en une action et des personnages qui d’ailleurs le méritent : ténacité et courage pour Mandela et Pienaar, capitaine des Boks, incarnés par les excellents Morgan Freeman et Matt Damon. Et le film, dès l’ouverture, annonce la couleur : les Noirs jouent au football sur un terrain de fortune quand de l’autre côté de la route, les Blancs jouent au rugby sur un terrain  entretenu et parfaitement protégé. Ce qui s’oppose ici, marche par deux : Noirs – Blancs, Mandela – Pienaar ; ballon rond – ballon ovale, football – rugby ; garde rapprochée noire de Mandela et blancs nervis des anciens services spéciaux. Au début, chacun joue séparé. Au final, tous marcheront ensemble. Ce qui compte en sport comme en politique, c’est de faire équipe. Le tout est d’y croire. Comme ses personnages, le film avance, sincère, vrai, émouvant et malgré les raccourcis  inévitables dans une fiction de deux heures, plutôt bien documenté.  Eastwood a visé l’essentiel en un tir juste. Droit au but !

Laura Laufer

Entretien avec Anne Dissez, journaliste spécialiste  de l’Afrique du Sud.

Le film est très situé dans le temps

Oui, il se déroule au lendemain de la première élection démocratique qui a porté l’ANC au pouvoir et plus particulièrement Nelson Mandela. Je me souviens quand je suis arrivée là bas,  il y avait une grande terreur des Blancs qui disaient à propos des Noirs « ils vont déferler sur les villes quand ils vont comprendre qu’ils ont gagné les élections ». A partir de 1994 tout le monde avait le droit de vote pour tous au Parlement ; ça a été le grand changement, et c’est devenu un pays démocratique. Eastwood a bien compris l’atmosphère de 1994 où ces Blancs avaient une trouille bleue. C’est vrai qu’ils avaient raison d’avoir peur, s’ils pensaient à d’autre contexte de décolonisation tels le départ des colons d’Algérie en 1962. Mais en réalité, le contexte international était différent et c’était mal connaître le peuple noir : de même c’était méconnaître toutes les négociations qui avaient eu lieu avant entre l’ANC et les différents pays comme les Etats Unis, la Grande Bretagne, l’Europe du Nord plutôt. Le film a vraiment pour sujet la réconciliation, mais il ne fait pas de ce match de rugby le centre de cette affaire. Il ne hiérarchise pas. Comme je le disais les Blancs avaient peur mais les pays occidentaux avaient demandé des garanties qu’il n’y ait pas d’équivalent du procès de Nuremberg ou de règlements de compte. C’était une période très sensible où on était sur une ligne de crête. Mais même en Afrique du Sud aujourd’hui, on magnifie les luttes des townships et on passe sous silence le rôle de la pression internationale sur le régime.

Que pensez vous du portrait de Mandela dans le film ?

Le portait qu’Eastwood fait de Mandela que j’ai rencontré professionnellement durant les douze années où j’étais là bas est très juste.  C’est à la fois cet homme qui est le grand père de la nation, dont l’humanité est visible et, en même temps, c’est un homme de parti et d’ailleurs dans le film, il y a une réplique qui va dans ce sens dont j’ai oublié les mots exacts mais qui rappelle que Mandela est un homme de Parti respectant les décisions de l’ANC. On l’a vu dans le choix du vice – Président :Tambo  Mbeki n’était pas son choix et comme il ne voulait pas faire plus d’une mandature, il était sûr que le vice – Président de sa mandature serait Président après lui. Après cinq ans de mandat, il aurait préféré Cyril Ramaphosa ancien leader syndicaliste des mineurs devenu un homme d’affaires. Là, le film montre très bien la bataille que Mandela a du mener y compris vis à vis des gens de l’ANC. On le voit à travers des batailles secondaires comme celle de l’imposition dans le service d’ordre des anciens services spéciaux et là c’est très bien décrit, même si c’est décrit un peu soft car en vérité ça a été beaucoup plus dur.  Enfin avec 2 heures de film, il faut faire avec ! C’est très bien exposé, même si là aussi il y a des raccourcis significatifs avec l’accueil des Springboks dans les townships où tous les gamins se précipitent sur le seul Noir que Mandela avait d’ailleurs imposé en criant « Chester , Chester» ; et ça aussi a été une bataille  avec le président de la Fédération de rugby qui était effectivement un Blanc extrêmement traditionnel. Il faut bien comprendre ce que représentent les Springboks pour les Afrikaners ; avoir un fils sélectionné dans l’équipe nationale des Springboks c’est comme ici avoir un fils admis à  l’ENA ou l’Ecole Normale Supérieure. C’est l’honneur. L’équipe des Springboks était entièrement blanche ; j’ai fait des reportages sur eux et j’ai notamment interviewé des  habitants d’une des villes phares des Springboks qui étaient d’accord pour mettre des Noirs mais comme les sélections se font dans des équipes où il n’y avait que des Blancs … aujourd’hui les choses changent un peu.

Les Noirs boycottaient le rugby ?

Ça ne se posait pas en terme de boycott. Ça ne les intéressait pas, d’autant qu’ils ne connaissaient pas les règles, ce n’était pas leur truc. Quand la Coupe du Monde de rugby en 1995 a commencé, et je me souviens très bien, qu’avec la volonté politique de Mandela d’admettre l’équipe, plus les Springboks gagnaient en huitième de final, puis en quart de final, plus les Noirs s’y intéressaient. C’est là qu’on voit le rôle politique fantastique du jeu, à travers l’idée de performance, de gain, etc. Je n’assistais pas au match parce que ce jour là j’avais couvert autre chose mais j’ai un souvenir qu’au moment de cette finale de la coupe du monde, on avait l’impression que même les oiseaux s’étaient tus. Il y avait un silence ! j’habitais entre Johannesburg et Soweto, et pas loin des mines d’or, le silence était incroyable.  Je prends ma voiture et je vais à Soweto, la ville était un désert et quand les essais on été marqués et qu’il y a eu le coup de sifflet de la fin,  ça n’a été qu’une immense clameur dans toute l’Afrique du Sud. Donc cette partie là de la réconciliation était gagnée. Mais ce n’était pas la seule évidemment…Ce match a joué un rôle politique indéniable et Mandela s’était tellement investi personnellement, il avait investi son aura avec beaucoup de courage dans cette affaire là. Je ne peux pas imaginer que Mbeki aurait pu faire de même, le quart de la moitié.

Eastwood est en admiration devant la personnalité de Mandela ?

Oui, mais qui ne l’est pas ?  Tout le monde admire ou peut admirer la personne de Mandela, moi-même, pourtant je ne devrai pas ! Mandela est fascinant. Comme dit Pienaar dans le film, cet homme qui est resté trente ans dans une cellule, qui en sort sans haine et sans esprit de revanche,  c’est fascinant ! Et Pienaar, est un jeune Afrikaner héritier de ces traditions où les Afrikaners ont surtout souffert pendant la guerre des Boers. Pour lui l’idée de la revanche contre les Anglais est toujours dans les têtes. Quand je suis arrivée en Afrique du Sud pour RFI,  j’avais  tout un background sur le pays mais j’avais une vision de France. Et là bas, j’ai compris que s’il y avait une réconciliation culturelle et politique elle se ferait avec les Afrikaners et les Noirs, et laisserait de côté les Anglais. Contrairement à l’idée que j’avais, où les Anglais apparaissaient comme plus libéraux par rapport à l’Apartheid qu’ils ont critiqué, mais à condition de garder leurs privilèges ! Et sur place ça m’a semblé évident.

On en est t-on aujourd’hui ?

Aujourd’hui, Mandela manque ; même quand il n’était plus président, il a joué un rôle d’arbitre, jamais très public mais on sentait qu’il était là, même dans la société. Quand il y a eu des accès de violence et que du coup la sécurité posait un problème sérieux, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Je crois d’ailleurs,  qu’il faut arrêter de parler de la sécurité en Afrique du Sud, de la manière dont on en parle. Même dans une émission de télé récemment, dans une bonne émission qui d’ordinaire va au fond des choses, entendre dire qu’on ne peut pas regarder un Noir dans les yeux pour des raisons de sécurité, ça me hérisse.

L’Afrique du Sud est un pays où on vit normalement. C’est vrai qu’il peut arriver des mésaventures douloureuses mais moi j’y ai vécu douze ans et je n’ai pas vu d’incident majeur concernant ma propre sécurité. Je suis sortie comme j’en avais envie,  j’ai sillonné la ville en voiture à deux heures,  trois heures du matin, sortant de clubs de jazz et je n’ai jamais été inquiétée. En douze ans, oui, je me suis fait arracher mon sac une fois dans la rue, mais ça arrive aussi en France et il faut arrêter avec cette statistique qui dit que Johannesburg est la ville la plus dangereuse au monde. Je ne la vis pas comme ça, moi. Mandela manque parce qu’aujourd’hui il est vraiment out. Dernièrement on a eu des grandes craintes. Dès qu’il ne se lève plus deux jours, il y a des rumeurs qui filtrent… et quand la fin arrivera ça sera le très grand événement, le dernier grand événement de ce qu’aura été cette période depuis 1989, depuis la sortie des prisonniers politiques. Politiquement il prend encore des positions. Par exemple la manière dont il a soutenu la candidature de Zuma. Là aussi il l’a fait in extremis, et d’ailleurs il y a eu des polémiques en Afrique du Sud de la part d’un parti dissident de l’ANC qui disait que Jacob Zuma dans la bataille politique avait utilisé Mandela, ce qui était vrai car il était important pour Zuma d’avoir Mandela à ses côtés lequel est en état de vieillissement.

La prison ça n’arrange rien !

Oui mais quand Mandela est sorti de prison, il allait bien ; à ce propos c’est bien sûr vraiment la cellule où était détenu Mandela à Robben Island (qui est d’ailleurs devenu un musée) et qu’on voit dans le film. En tout cas il y a une certitude ; c’est qu’on ne reviendra pas, jamais à l’Apartheid. Aujourd’hui, on parle « d’apartheid social » et je trouve que c’est une expression impropre. Car il y a des luttes sociales, il existe des rapports  de classe mais ça n’a plus rien à voir avec l’apartheid et ses 48 ans d’oppression avec le déni des trois quarts de la population. Aujourd’hui, il y a la réconciliation. Ce match de rugby n’a été évidemment qu’un élément et pas forcément le plus important. Le plus important a été la commission Vérité et Réconciliation, fruit d’une négociation avant la fin de l’apartheid. Ça faisait partie du package avec les pays qui ont soutenu la fin de l’apartheid. Ça faisait partie des conditions, éviter les procès et il fallait éviter les explosions de violence. Avant les élections avec l’assassinat de Chris Hani leader du Parti Communiste en avril 1993, et dauphin de Mandela, ça été très tendu. L’explication officielle dit que c’est l’extrême droite.

Quel est le lien entre PC et ANC ?

Le PC est dans l’alliance gouvernementale qui s’est toujours dite indépendante, mais tous les militants du parti communiste sont membres de l’ANC. A cette fusion organique, – si on peut dire ! – s’est ajoutée la fusion électorale. Jamais le Parti Communiste ne s’est confronté tout seul à l’électorat, il s’est toujours présenté sous l’étiquette de l’ANC. La commission Vérité et réconciliation a effacé beaucoup de traces, elle a permis d’élucider des actes du passé, et c’est Desmond Tutu qui a mené ça leur demandant de dire pardon, de traduire devant ce tribunal des gens de l’extrême droite, les gens des sévices spéciaux ou des gens de l’ANC comme Winnie Mandela. Avec une semaine entière consacrée à l’audition de Winnie à cause de l’affaire de son équipe de supporters à Soweto. C’est vrai que tout le monde avait du sang sur les mains car la lutte a été tellement dure en 1985 -1986. Ces dernières années d’apartheid ont été  intenses et la fin justifiait les moyens. Il fallait conquérir le terrain. ça s’est fait à la serpe et s’était une vraie guerre.

Les Springboks aujourd’hui sont ils vraiment l’équipe d’une nation ? Les Noirs vont ils au stade ?

Ça dépend ; il ya des hauts et des bas. Il y a des Noirs parmi les spectateurs, mais ce sont ceux de la middle class et de la classe supérieure. Ils se piquent de rugby et ils aiment, mais dans les townships les Noirs restent très attachés au foot. Il faut dire que les Springboks vont dans les compétitions internationales alors que les Bafana Bafana c’est une vraie catastrophe ! La réconciliation ne peut être qu’un processus à long terme et qui doit passer par des choix sociaux. On ne peut pas faire de réconciliation quand il y a de telles disparités sociales. Le gouvernement de Jacob Zuma répond à des critères de représentativités politiques. Ce n’est pas pour rien que Zuma a mis un fermier blanc, membre du syndicat du Transvaal, le syndicat le plus réactionnaire de fermiers blancs, comme  vice Ministre de l’Agriculture et de la Réforme des Terres, alors qu’en réalité Zuma est contre. Mais là aussi il a bien compris la leçon de Mandela. C’est un bon élève de Mandela ce que n’était pas Mbeki. Mbeki est un homme d’appareil alors que Zuma est homme de terrain, près des gens, ce qui ne le blanchit pas de tout ce qu’il a pu faire car Zuma peut tomber avec des casseroles à la fin de son mandat.

Propos recueillis par Laura Laufer

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