25
mai

l-idiotL’idiot de Pierre Léon
Avec Jeanne Balibar, Sylvie Testud, Bernard Eisenschitz, Vladimir Léon

Un beau film et un espoir.

De L’Idiot, roman complexe et foisonnant, Pierre Léon porte à l’écran cet épisode clef de l’anniversaire de Nastassia Philippovna qui clôt la première partie de l’oeuvre de Dostoïevski.  Au cours de cette soirée, chaque homme est convié à faire le récit de l’action la plus infâme de sa vie et Nastassia Philippovna, poussée par son amant Tostki à épouser Gania pour soixante quinze mille roubles, reprendra sa liberté pour suivre Rogogine.

Par un beau travail d’épure, Pierre Léon se concentre sur l’essentiel,  qu’il s’agisse de l’évolution du drame, de la construction des personnages ou des décors, de la musique ou de la photographie. La structure dramatique de ce court film fonctionne aussi bien comme la tragédie en préparation dans cet épisode de ce qui fera le corps du  roman, que comme un drame d’une violence inouïe, où tout se joue et se résout devant nous. La mise en scène a su trouver la juste distance, la science de l’organisation d’un espace limité et un bel accompagnement du mouvement des corps, des regards et de la parole, tous magnifiquement portés par les acteurs. Les femmes d’abord, Sylvie Testud (Daria Alexeievna) et Jeanne Balibar. Cette dernière incarne une Nastassia tour à tour rieuse et sombre, nerveuse et alanguie, passionnée et indifférente, fière et familière,  sensuelle et froide dont  la voix suave peut s’emballer soudain sur des paroles au rythme effréné. Jeanne Balibar joue admirablement ces mutations spontanées si caractéristiques des personnages dostoïevskiens au  tempérament capricieux.  Calme avant la tempête, sa colère d’irritable devient tyrannique. Quant aux hommes, il y a là aussi une belle galerie de portraits.  Voyez Serge Bozon, pâle et crispé autant que l’exige son personnage de Gania et -ô délice!-Bernard Eisenschitz  qui campe un succulent Totski, ce bourgeois  revenu de presque  tout qui largue sa maîtresse Nastassia et dont le petit sourire ironique de témoin blasé fait également merveille.

La  fidélité à l’action de cet épisode  de l’anniversaire de Nastassia Philippovna se retrouve aussi dans la mise en scène de ces incroyables jeux de tension où ce qu’il y a de pire et de plus bas en l’homme peut devenir soudain le meilleur et le plus élevé, où  l’abject côtoie le sublime, où l’homme ne cesse de se défier lui-même.  Et c’est  toute la vérité intérieure des personnages de cette société pétersbourgeoise qu’ont voit ici  mêlant le riche bourgeois, l’ancien militaire, le petit fonctionnaire, le  déclassé, autant de  protagonistes moulés dans le plus bel artifice de la représentation sociale, sans oublier la belle figure retenue – peut- être un peu trop, à mon goût – du Prince (Mychkine, Laurent Lacotte). Et  c’est un beau scandale en huis-clos qui éclate dans ce salon, coup d’éclat tout entier orchestré par  Nastassia Philippovna lanceuse des cartes et meneuse du jeu.

La mise en scène  de Pierre Léon possède une intelligence cinématographique qui tire un beau parti d’un espace limité rappelant qu’il est possible de faire un cinéma riche en étant pauvre – l’inverse n’étant le plus souvent pas vrai !-.

La tonalité d’ensemble passe de la légèreté à la gravité,du statique au dynamisme  -je pense aussi à l’irruption soudaine du  « ballet » de quelques Mods bruyants échappés du film de son compère et ici, acteur, Serge Bozon…

Enfin saluons tout à la fois la clarté et la concision du propos, la précision du montage. Quant à  la photo de Thomas Favel pour son beau travail du noir et du blanc et  sa très belle gamme des gris , elle provoque un réel plaisir de l’œil.

Cet {Idiot} de Pierre Léon apporte une bonne  nouvelle et un souhait. La première est que ce film est vraiment  beau.  Le deuxième vient de ce que ce court film de long métrage, qui se suffit pourtant à lui-même, provoque le désir d’en voir une  suite  par épisodes. Une telle perspective serait d’ailleurs  fidèle à l’esprit du  roman, paru à l’origine en plusieurs livraisons et  réjouirait ceux qui aiment le cinéma  en leur promettant le plaisir d’un nouveau rendez-vous pour la redécouverte d’un récit  familier – à qui connaît le roman-  dans une forme nouvelle.

Formulons donc  l’espoir qu’une telle idée – ô combien stimulante!- puisse se concrétiser.
Laura Laufer

Catégorie : Cultures