« Je suis déterminé, dé-ter-mi-né. Et je ne me laisserai pas intimider. » Ainsi se concluait l’interview au journal Le Parisien de Marcus Kerriou, cogérant de l’usine Mollex, « retenu » par les salariés qui refusent les licenciements. Les propos de ce Monsieur Kerriou, qui va jusqu’à mettre en doute le « niveau intellectuel de certains salariés » et leur capacité à organiser de telles actions, auront au moins le mérite d’illustrer l’état d’esprit actuel d’une partie des élites économiques et financières de ce pays. C’est à dire une stratégie de confrontation agressive avec le monde du travail pour lui imposer les conséquences de la crise économique.
Il semble que cet état d’esprit ne soit pas seulement celui de quelques petits soldats de la guerre économique. L’annonce par le gouvernement dimanche dernier – la veille de la réunion unitaire des huit organisations syndicales- du retour du projet de loi sur le travail du dimanche qui devrait être adopté avant l’été sonne comme une véritable provocation. Il s’agit pour la droite de rassembler et de mobiliser son propre camp, d’afficher sa « dé-ter-mi-na-tion , avant les manifestations du 1er mai. Autant dire qu’une telle situation est lourde de tensions sociales et politiques extrêmes. C’est ce qu’appréhendent certains dirigeants politiques à droite, comme Edouard Balladur ou Alain Juppé, qui appellent à un infléchissement politique par un relèvement de la fiscalité pour les plus riches, en allégeant le bouclier fiscal.
Ce n’est pas la stratégie choisie par Sarkozy et son gouvernement. Ils veulent accélérer les « réformes », quitte à multiplier les provocation sécuritaires et à jouer sur les peurs.
Les ressorts d’une mobilisation
Une des clés de la situation réside dans la capacité du monde du travail à déployer toute sa capacité de mobilisation, à entraîner la majorité de la société, pour mettre en échec la politique du gouvernement, ouvrir une véritable crise politique, qui bloquerait l’offensive de la droite sarkozyenne.
Un point d’appui pour développer ce potentiel est l’unité historique des huit organisations syndicales qui manifesteront ensemble ce 1er mai. L’unité est un facteur décisif pour la dynamique de mobilisation de l’ensemble de notre camps social, en particulier des secteurs les moins mobilisés du salariat, dans les petites et moyennes entreprises. Les journées d’action massives, mêmes si elles paraissent trop éloignées aux secteurs les plus mobilisés, permettent au monde du travail d’expérimenter sa propre force sociale, de prendre conscience de son poids et de sortir de l’isolement. Elles encouragent les mobilisations sectorielles et permettent sans cesse à de nouveaux secteurs du salariat de se mettre en mouvement.
Le deuxième élément décisif, qui constitue une autre crainte du gouvernement et du patronat, réside dans les luttes extrêmement déterminées et très largement soutenues par la population, engagées par des salariés du privé touchés par les licenciements, que les patrons veulent imposer pour conserver leur compétitivité face à la crise. Cette mobilisation, pour l’instant éclatées entreprise par entreprise, n’a cessé de monter en puissance pendant le mois d’avril. Sous certaines conditions, elle pourra jouer de fait un rôle d’entraînement de l’ensemble du monde du travail, similaire à celui joué par les cheminots en novembre – décembre 1995 ou par les étudiants contre le CPE en 2006, mais avec un impact social bien plus important.
Enfin, le troisième élément déterminant de la situation qui constitue un point d’appui pour la construction d’une convergence des contestations est… Nicolas Sarkozy lui-même. L’hyper président, en assumant toutes les réformes mises en œuvre par son gouvernement, en prétendant voler au secours de chaque usine menacée devient le point de focalisation et d’unification des mobilisations en cours. Cette dimension, de rejet profond et viscéral du sarkozysme, n’a cessé de progresser et de s’exprimer de plus en plus fort du 29 janvier au 19 mars et sera probablement extrêmement présent dans les cortèges du 1er mai. Même s’il ne faut pas sous-estimer les points d’appuis dont la droite dispose encore (les sondages pour les européennes en sont l’illustration), l’opposition à Sarkozy constitue un point de convergence des hospitaliers aux universitaires en passant par les Molex, les Caterpillar, les Continental…
Une suite indispensable
Un véritable bras de fer est engagé entre d’un côté la droite et le patronat et de l’autre le monde du travail et ses organisations. Il est évident qu’une telle situation pose la question d’une suite aux manifestations du 1er mai. Le débat est engagé dans les organisations syndicales et dans le mouvement social. La proposition du dirigeant de la CFDT François Chérèque de s’opposer aux licenciements entreprise par entreprise ne peut répondre aux enjeux de la situation. Mais il est tout aussi contre productif de dévaloriser, comme le fait le NPA dans un éditorial de son journal « Tout est à Nous » les initiatives des confédérations syndicales, réduites au rôle de « régulateur social » pour affirmer de façon péremptoire qu’ « il n’ya pas d’autre solution que de préparer la grève reconductible par la base (1)».
Même si les manifestations du 1er mai sont apparues comme une perspective insuffisante aux secteurs les plus mobilisés, leur réussite est indispensable. Un échec, même relatif, des défilés du 1er mai affaibliraient toutes les luttes partielles, rendraient plus difficiles la construction d’une nouvelle étape de mobilisation et seraient un avantage certain pour Sarkozy.
Plusieurs propositions sont en débat. Nouvelle journée de grève de 24 heures, mobilisations régionales… L’idée d’une montée nationale à Paris en organisant plusieurs cortèges venues de toute la France qui défileraient dans toutes la capitale permettrait de faire passer une étape supplémentaire à la mobilisation, tout en préservant l’unité nécessaire et l’élargissement à de nouveaux secteurs.
Lier confrontation sociale et confrontation politique
Dans ce contexte, souligner l’importance des prochaines échéances électorales – c’est à dire les élections européennes du 7 juin prochain – peut surprendre. Or cette échéance électorale a pourtant une importance décisive sur l’évolution du rapport de force entre les camps sociaux. Les élections ne sont pas seulement un thermomètre. Elles sont un des terrains de la bataille politique dont le résultat aura des effets concrets. Il serait désastreux que nous ayons été des millions dans la rue le 29 janvier, le 19 mars et le 1er mai à nous mobiliser contre Sarkozy et que celui-ci sorte vainqueur des élections européennes. Cette sombre perspective est d’ailleurs ce qui commence à susciter un regain d’intérêt pour le vote du 7 juin. Il ne faut pas laisser le 7 juin à Sarkozy !
La campagne pour le Front de Gauche constitue donc un enjeu d’une importance vitale. Multiplier les rencontres, les réunions publiques, les initiatives militantes, pour soutenir les revendications des mobilisations, mais également pour expliquer les enjeux politiques majeurs de cette élection : voilà ce qu’il faut renforcer dans les 6 semaines qui nous restent.
(1) Tout est à nous – 9 avril 2009, page 3

