Une vaste campagne d’opinion est en cours sur le thème de la « montée de la violence » dans les entreprises. Les « retenues» de cadres dirigeants chez Molex-Villemur, Caterpillar-Grenoble, Sony (Landes), 3M (Loiret), Scapa (Ain)… Les occupations de sites de production, les blocages des accès par les grévistes (Toyota -Onnaing, Faurecia-Auchel, Continental-Clairvoix…) font la une des medias. Disons que le contexte de crise redonne de la consistance à la « question sociale ». Il n’est donc pas indifférent que la question des formes de luttes, des moyens les plus efficaces pour se défendre contre les plans de licenciements, le chômage partiel et les baisses consécutives de salaires, apparaissent sur la place publique.
Le gouvernement et le patronat mènent avec virulence l’offensive contre la « violence » et l’ « illégalité » des luttes ouvrières. Ce n’est pas une affaire de circonstance ou un simple dérivatif commode aux problèmes cruciaux de chômage, de pouvoir d’achat même si cet aspect existe. Plus profondément, cette campagne s’inscrit dans un projet conscient des possédants de criminalisation durable des conflits de classes. La volonté de Sarkozy, dans la foulée de sa loi anti-grève dans les transports ou l’éducation, est de remodeler complètement les rapports sociaux, en mettant hors-la-loi ou en réduisant au maximum une série de pratiques de luttes anciennes ou récentes telles que les occupations d’usines, les piquets de grève, les assemblées générales sur les lieux de travail, les actions de blocage de la production ou de la circulation.
Alors que le pouvoir avait précisément le projet de limiter drastiquement les capacités de révolte et d’action des classes populaires, on assiste pourtant à un renouveau de la combativité, stimulée par la brutalité et la soudaineté des attaques du patronat (licenciements « minute », phénomène des « patrons voyous »), et encore avivée par les scandales en cascade touchant le monde de la finance et des grandes compagnies (parachutes dorés, stock-options, émoluments pharaoniques,spéculation…).
S’est installé le sentiment que ce n’est plus possible d’en supporter d’avantage. Que les salarié(e)s sont moralement et matériellement fondés à réclamer directement des comptes à ces gens-là, à leur faire payer concrètement le prix de leur duplicité et de leur violence de nantis. On peut donc s’attendre à des affrontements de plus grande ampleur, tant le sarkozysme est cohérent dans sa volonté de « refondation sociale » réactionnaire et tant monte l’exaspération populaire.
Les années 1970 furent riches en actions de ce type, avec souvent un niveau d’organisation supérieur (Lip bien sûr, et bien d’autres encore) avec des méthodes d’action plus élaborées. Mais c’était dans une phase de mobilisations à caractère offensif, sur des revendications d’un niveau élevé, dans une conjoncture économique, sociale et culturelle bien différente.
Aujourd’hui, les commentateurs extérieurs au mouvement social relèveraient plutôt le caractère désespéré de l’action ouvrière, accomplie le dos au mur face à un plan social, une fermeture d’usine, une délocalisation, une réduction des salaires. Le discours patronal relayé par une partie des media n’en paraît que plus déplacé. Les enquêtes d’opinion font état d’une « compréhension « majoritaire de la part des sondés sur la questions des « retenues de dirigeants », une fraction non-négligeable (autour de 30%) approuvant même le mode d’action !
Pour autant, les mouvements sociaux d’aujourd’hui sont loin d’avoir livré tout leur potentiel : chez Continental, un comité de lutte a vu le jour et loin de s’apaiser la colère ouvrière s’aiguise (saccage de la sous-préfecture de Compiègne). C’est bien une radicalisation de la lutte ouvrière qui est en cours, s’illustrant à la fois par le recours à des méthodes d’action non-conventionnelles et par la mise en avant de revendications fortes : indemnisation totale du chômage partiel, interdiction des licenciements, augmentation substantielle des salaires. Dans le cas de plans sociaux déjà entamés, les salarié(e)s agissent « vigoureusement » (comme chez Scapa ou Sony) pour faire « cracher au bassinet » le plus possible le patron sous forme d’indemnités.
Bien loin des vociférations des possédants contre « les violents » nous saluons les salarié(e)s en luttes et leur apportons notre soutien sans réserves. Mais ce que dessine aussi « en creux » cette vague d’actions spectaculaires du salariat, c’est l’urgence d’une convergence consciente des mobilisations autour de revendications communes de haut niveau et de perspectives d’actions unitaires et interprofessionnelles. L’exemple des coalitions de luttes de la Guadeloupe, de Martinique, de la Réunion est vivant dans les esprits. Les fronts locaux, regroupant syndicats, partis politiques , associations et collectifs qui se sont constitués au Havre, en Haute-Loire… témoignent de la possibilité d’avancer dans cette voie.

